Mythologie

Pourquoi L’Iliade et l’Odyssée fascinent autant ?

Depuis la sortie du film de Nolan, nous n’entendons plus parler que de l’Iliade et l’Odyssée, presque à saturation. Aujourd’hui, j’ai envie de vous en parler en inversant la direction du regard. Je ne reviendrai pas sur le film pour donner mon avis. Cela ne me parait pas intéressant. Ce qui l’en en revanche, c’est le débat qu’il suscite, autant entre les spécialistes que le public (qu’ils aient lu le livre ou non). L’Iliade et l’Odyssée ont façonné notre culture européenne occidentale, autant dans la littérature que dans les autres arts. Et si on se demandait pourquoi ?

  • Un point rapide :

L’Iliade, puis l’Odyssée sont des poèmes épiques mis par écrit environ au VIIIe siècle av. J.-C., peut-être plus tard. L’Iliade raconte la dixième année de guerre menée par les Achéens (Grecs) contre Ilion (Troie). De cette guerre, nous n’en avons pas de traces exactes, deux « couches » archéologiques de Troie pourraient correspondre, mais pas tout à fait non plus (Troie VIIa ou Troie VI). Les hypothèses aujourd’hui placent la guerre de Troie durant les âges obscurs : entre la fin de la période palatiale (ou mycénienne) et la Grèce archaïque. Soit autour des XIIe-IXe siècles. Cependant, l’absence de connaissances sur ces âges obscures ne permet pas de confirmer cette hypothèse.

L’Odyssée, quant à elle, décrit le retour d’Ulysse chez lui après la guerre.

Ces deux immenses poèmes sont attribués à Homère par tradition, même s’il est plus probable que ces textes soient un amalgame de récits oraux.

  • L’Iliade et l’Odyssée, des best-sellers depuis l’Antiquité

Comme dit plus haut, l’Iliade et l’Odyssée ont été mis par écrit, après une longue vie à l’oral. Il était coutume que les aèdes déclament des vers durant les banquets. Ces poèmes racontent les gestes des héros, des dieux, des souverains et servent autant de divertissements que de sources d’histoire. Ils transmettent donc une histoire, exaltent des valeurs et de comportements, mais aussi des leçons à tirer.

La mise à l’écrit de l’Iliade et de l’Odyssée montre donc leur grande popularité au sein de la civilisation archaïque. Succès qui se confirme par la suite à la période classique, hellénistique et même romaine. En effet, les œuvres d’Homère inspirent profondément la culture gréco-romaine, et ce, dans tous les arts. La dramaturgie, pour commencer, s’intéresse à ce thème et produit de nombreuses pièces. Eschyle, Sophocle, Euripide reprennent ce thème en proposant des préquelles ou des écritures du point de vue d’un personnage en particulier. L’après intéresse aussi : comment est assassiné Agamemnon ? L’ensemble des œuvres sur ce thème est appelé « le cycle troyen » et se sous-divise même selon les thèmes (notamment avec les nostoi, qui abordent les retours des combattants).

L’époque romaine n’est pas en reste non plus avec l’utilisation de passage homérique ou même l’écriture de nouvelles pièces (Sénèque, Virgile, etc.). Les Pères de l’Eglise, ces premiers théologiens chrétiens, font parfois référence au cycle troyen pour appuyer leurs propos.

Le cycle troyen inspire les arts antiques en général : sculptures, iconographie, chants, philosophie, orfèvrerie, etc.

Achille et Penthesilee, 540 av. J.-C.

 

Bref, dès l’Antiquité, on récupère, on adapte, on s’approprie ce récit épique.

  • S’inventer une origine troyenne, un classique du haut Moyen âge

C’est un phénomène que l’on retrouve très tôt. Plusieurs civilisations s’installent sur un territoire alors qu’elles n’en sont pas issues ou bien ce sont des dynasties qui ont pris le pouvoir localement. Pour appuyer leur légitimité, il est de bon ton de s’inventer une origine mythique et glorieuse. Ce phénomène n’a rien de spécifiquement médiéval. On le retrouve dans l’Antiquité dès la diaspora grecque. Les Grecs se sont essaimés sur le pourtour méditerranéen et à l’origine de leur départ ou leur installation est associée à une histoire héroïque. Rome elle-même attribue son origine à Enée : un héros troyen.

Parce que les chroniqueurs du haut Moyen âge ont reçu une éducation classique, ils connaissent les mythes gréco-romains, et surtout les motifs narratifs. Aussi pouvons-nous lire que les Goths sont nés soldats de Priam et que les Francs, les Bretons ou encore les Normands, sont liés à Troie. Il ne faut pas y voir une réalité historique, mais plutôt une volonté pour l’auteur de répondre à des critères narratifs et politiques. Car en effet, cela permet de se prétendre à l’égal de Rome (et donc ne pas en être soumis).

Après 800, le phénomène s’estompe en même temps que l’influence de la culture antique. Le Moyen âge développe d’autres cycles, ou matières, héroïques : celle de Charlemagne (matière de France) ou d’Arthur (matière de Bretagne). Les fondations héroïques puisent alors davantage dans les saints, puis les grandes familles.

Enée fuyant Troie en flammes , Manuscrits, français 861 fol. 3, BNF

  • Le retour régulier de l’Antiquité

À la fin du Moyen âge, et plus encore à l’époque moderne, l’Antiquité revient à la mode. La culture se réintéresse à la mythologie, à l’esthétique et à la philosophie antique. Le cycle troyen revient en force également, mais dilué dans la matière antique en général. L’Iliade et l’Odyssée sont retraduites et imprimées. Des tableaux, des pièces, des poèmes reprennent ces textes : Heureux qui comme Ulysse… (Du Bellay, 1558).

Par la suite, le courant artistique du néoclassicisme reprend également la matière de Troie. En fait, à chaque fois que l’Antiquité redevient à la mode dans la culture, l’Iliade et l’Odyssée viennent avec. Elles ont bénéficié donc d’adaptations théâtrales (La belle Hélène, 1864; La guerre de Troie n’aura pas lieu, 1935), cinématographiques avec la période de péplum, littéraire et même publicitaire.

Aujourd’hui, nous vivons une nouvelle vague d’antiquitarisme (oui, j’ai inventé ce mot), avec la réécriture féministe de mythes (Médée, Méduse, Le silence de vaincues…), de nouveau péplum (Troie, Odysseus, Gladiateur, Spartacus, Alexandre…). Il n’est donc pas étonnant que l’Iliade et l’Odyssée suivent dans la vague.

 

  •  Pourquoi ça plait toujours autant ?

L’Iliade et l’Odyssée sont les premiers récits fantastiques que nous ayons, même si techniquement, L’épopée de Gilgamesh est la plus ancienne (XVIII-XVIIIe av. J.C). Elles abordent des thèmes qui plaisent toujours : la guerre, l’honneur et l’amitié pour l’Iliade, l’appel de la patrie, le voyage et le retour chez soi pour l’Odyssée. Ces textes sont tragiques : tout le monde ne revient pas, et celui qui revient ne retrouve pas sa maison comme avant (il a changé ou bien sa famille a changé). Ils rappellent que même les héros et les rois sont soumis à la volonté et aux caprices des dieux. On retrouve également des valeurs et des questionnements philosophiques sur « la bonne mort », sur la place des femmes, l’hospitalité, etc.

Et surtout, ces modes jouent sur la nostalgie d’une époque que l’on n’a finalement pas connue. L’Iliade et l’Odyssée sont foncièrement cela dans leur écriture : on invente, on évolue dans un passé sur lequel on ne sait rien. Et chaque adaptation, chaque visionnage ou lecture d’une œuvre qui traite ce sujet et cette période joue sur ce sentiment. On se plait à fantasmer un passé héroïque, à imaginer des décors et des vêtements dont on ne sait rien.

Odyssée en mode Space Opéra avec ce célèbre animé.

  • Moi la première.

C’est le paradoxe qui m’habite. Je suis historienne, et je recherche donc la plus grande proximité avec l’exactitude historique. Et pourtant, je suis adepte de fantasy et donc j’aime jouer avec les codes et l’histoire. Je m’en sers de terreau pour inventer mes mondes et mes histoires. Et finalement, je me suis attaquée en premier à l’Iliade et l’Odyssée.

Dans La Terre des Héros, j’ai fait de mon peuple de culture grecque les descendants des héros troyens morts en défendant leur cité. Les Ilionides sont un hommage à Homère et à ces récits épiques. Lors d’une scène de funérailles, ce sont celles de Patrocle que j’ai déguisées et adaptées.

J’ai récidivé. Dans ma nouvelle Le dernier chocolat, je reprends le mythe de la pomme de la discorde. Pour rappel, alors que Pâris est encore un jeune berger, il se retrouve à devoir choisir quelle est la plus belle déesse. C’est Aphrodite qui est nommée, et qui lui offre en récompense l’amour de la plus belle femme du monde, Hélène. Dans ma nouvelle, la pomme devient le dernier chocolat fabriqué sur Terre, le tout dans un décor de science-fiction.

 

 

Lors d’un cours sur les mythes l’an dernier, mon professeur avait posé la question si les mythes appartiennent encore à ceux qui les ont créés, et si finalement, ils ne sont pas faits pour être réutilisés, réinterprétés, appropriés. Evidemment, la réponse n’est pas en noir et blanc. Personnellement, je n’arrive pas à trancher. Mon côté historienne aurait envie de les fixer et de les protéger, comme s’ils étaient des œuvres physiques et materielles, sans compter le danger de leur réutilisation libre. Et pourtant, en tant qu’autrice, j’aime jouer avec et m’en servir d’ingrédients. C‘est le choix que j’ai fait: m’en servir comme des clins d’œil, des références, mais pas pour les changer. Et vous? Qu’en pensez-vous ?

 

Lapin de Troie, Monthy Python: Sacré Graal ! 1975

Sources :

  1. Sebillotte-Cuchet, 100 fiches d’histoire grecque, Breal, 2007
  2. Hanser, Le retour du roi dans les mythes, travail de séminaire, 2025
  3. Le Jan, La société du haut Moyen âge, Armand Collin, 2003

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