Mythologie

Les sirènes

Aujourd’hui, je vous propose un article estival qui sent bon la mer et la mythologie. C’est aussi aujourd’hui que sort le film Odyssée, qui reprend le célèbre poème d’Homère. Ce texte mentionne ces créatures, bien loin de l’image que vous en avez. Plongeons donc dans les profondeurs en compagnie des sirènes.

  • Le terme

L’origine du mot sirène n’est pas claire. Les étymologistes hésitent entre une origine grecque du mot, sans trop comprendre le lien, et une ougaritique (langue sémitique) dont on retrouve le lien avec le chant.

  • Les sirènes grecques

Quand elles apparaissent dans l’Odyssée (VIIIe av. J.-C.), la forme des sirènes n’est pas mentionnée. Homère les décrit comme des femmes au chant enchanteur, allongées sur la prairie de leur île, qui attirent et marins et causent leur mort (Chant XII). C’est donc leur voix et leur séduction qui sont mises en avant, sans description physique précise.

Apollodore (IIe siècle av. J.-C.), les décrit sous les traits de femme-oiseau. Cet aspect s’inscrit dans le monde gréco-romain, et les sirènes sont représentées dans l’iconographie, notamment les vases grecs.

Les auteurs ont proposé plusieurs origines aux sirènes : fille du dieu Achéloos, d’une muse ou encore du dieu Porcys. Dans ses Métamorphoses, Ovide parle de créatures mi-femme, mi-oiseau, et sont donc associées à l’air. Il les identifie comme compagnes de Perséphone qui ont tenté d’empêcher son enlèvement par Hadès. En punition, le dieu des Enfers les aurait changés en ces créatures. Dans tous ces mythes, on retrouve l’idée d’un chant envoutant et de la mort.

 

Représentation de la scène des sirènes de l’Odyssée, Vase à figures rouges, Vème siècle AV JC, British Museum, Londres.

  • Et la queue de poisson alors ?

La sirène à queue de poisson n’apparait que bien plus tard, au Moyen âge, sans doute sous l’influence des traditions germaniques et nordiques. Pourtant, les monstres marins à figure féminine se retrouvent dans plusieurs mythologies : Scylla (dans l’Enéide), Tiamat (Mésopotamie)… Pour les distinguer, la sirène-oiseau devient une « harpie ». La sirène-poisson se retrouve dans les mythes scandinaves avec la figure de la margygr.

La sirène, pour les auteurs médiévaux, est inscrite dans la liste des monstres. Est considéré comme monstre tout ce qui n’est pas normal. Au VIIIe siècle, le Liber monstrorum (le Livre des monstres) de Aldelm de Malmesbury la représente à queue de poisson. Cette idée s’installe dans l’iconographie médiévale, et bien après.

À la période médiévale, la sirène symbolise la luxure. Elles sont présentées comme une sorte de succube marine.

Sirène, Cathédrale de Metz.

J’aimerais mentionner une piste celtique qui semble complètement ignorée. Si Mélusine n’est pas associée aux sirènes par la mer et par le chant, on retrouve tout de même l’idée de la beauté, de la séduction, de l’eau, et de la queue de serpent ou de poisson. Mélusine était une femme très belle qui se changeait en serpent le samedi. Son mari ayant découvert son secret lors d’un bain, elle fut condamnée à rester sous cette apparence. Mélusine est parfois représentée avec une queue de poisson. D’ailleurs, en héraldique, la représentation d’une sirène est appelée « mélusine ».

  • Que faut-il voir derrière ce mythe ?

La sirène met aussi en avant l’aspect séducteur des femmes, allant jusqu’à provoquer la perte de l’homme qui est tombé sous le charme. Si les nymphes, les ondines ou autres naïades ne sont pas forcément mortelles, elle n’est reste pas moins très belles. On retrouve cette figure dans de nombreux folklores (les roussalki russes, la yacuruna amazonienne, nixes germaniques, la Suvennamaccha cambodgienne…). Dans tous les cas, la beauté expliquerait pourquoi les hommes ont suivi ces créatures.

Les monstres ont toujours peuplé les confins du monde connu. Au Moyen âge, le lointain est là où vivent les monstres. Une façon de fantasmer l’inconnue. Or, les fonds marins sont particulièrement abstraits. Que se cache-t-il sous l’immensité de l’eau ? L’imagination permet beaucoup d’explications.

Derrière le thème des marins qui partent, se cache aussi l’idée de l’appel du large. Cette envie de reprendre la mer même quand une femme attend au port, tout en sachant qu’il est possible de ne pas revenir. À mon sens, la sirène symbolise cette attirance irrépressible du marin. Elle doit être magnifique pour faire de l’ombre à l’épouse.

Enfin, à mon sens, le mythe de la sirène se rapporte à la noyade. Au Moyen âge, et sans doute déjà avant, la disparition en mer est redoutée, comme toute mort qui ne permet pas d’avoir une sépulture. Ne pas être enterré sur une terre consacrée est un danger pour l’âme. Le mythe de la sirène rappelle le danger au marin d’écouter les chants du large.

La fascination pour cette les sirènes

La sirène fascine depuis l’Antiquité. Si sa représentation et son symbolisme ont évolué dans le temps, elle reste l’une des principales figures mythiques du monde marin. On retrouve des sirènes sur les chapiteaux des cathédrales, sur les des vases, dans les grottes baroques, les figures de proue des bateaux du XVIIIe, et même sur les gobelets du Starbucks.

La figure de la sirène semble s’être adoucie ces dernières années, et est associée à plus de romantisme. Il n’est pas rare de la voir se mêler au mythe de l’Atlandide ou des terres légendaires comme Ys…

C’est aussi sans compter les nombreux canulars destinés à faire croire à l’existence des sirènes, d’autant plus que maintenant, l’IA s’en mêle. Il faut dire que le conte d’Andersen, La Petite sirène, a été repris massivement dans la culture populaire : opéra, film, dessin animé, littérature, jouets…

Bref, le monde des sirènes a encore de beaux jours devant lui, au risque d’éclipser les sirènes-oiseaux grecques.

Affiche de La petite sirène, Disney, 2023

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