Vous avez sans doute entendu parler de la « chute de l’Empire romain », bien souvent imputée aux « invasions barbares ». Cette version de l’histoire a longtemps été enseignée. Et si je vous disais qu’elle est fausse, et pire, révélatrice du nationalisme du XIXe siècle ? La fin de l’Empire romain n’a pas été aussi violente qu’on le croit. D’ailleurs, les historiens ne s’accordent pas sur la date exacte. Je vous propose d’entamer une série d’articles sur cette période, pour mieux la comprendre.
Partie 1 : Le début de la fin
1. Un problème de date
Commençons par parler un peu de la chronologie de l’Empire romain. Il commence officiellement en 27 av. J.-C., lorsque la République romaine (de — 509 à — 27) s’éteint lorsque le Sénat nomme Octave Auguste, qui devient alors empereur. S’ouvre alors la période dite du « Haut-Empire romain », la période la plus populaire auprès du public.
Si le début ne pose pas trop de problèmes, la date de fin est, quant à elle, plus complexe. Deux écoles s’affrontent à ce sujet autour de deux dates clés :
– 410 : le sac de Rome.
Pour rappel : en 410, Alaric est à la tête des Wisigoths. Son armée s’est illustrée en combattant pour l’empereur Théodose. Lorsque son fils Honorius lui refuse son tribut, Alaric marche sur Rome, l’assiège et la met à sac. Cet épisode marque les esprits : celle qui est surnommée la ville éternelle n’a pas connu d’armée ennemie sur son territoire depuis le IVe siècle avant J.C. Après cette date, les empereurs sont instables ou les marionnettes dans des complots. 410 a donc longtemps été considérée comme le point de bascule dans le Moyen-âge. Pourtant, cet événement n’est pas si important. Alaric repart juste après, il n’est pas question de renverser l’empire. De plus, Rome n’était déjà plus la capitale de l’empire.
– 476 : déposition de Romulus Augustule.
En 475, l’empereur Julius Népos nomme Oreste à la tête de son armée. À peine en poste, il dépose l’empereur et nomme son fils, Romulus Augustus, à sa place. Peu de temps après, le puissant général ostrogoth, Odoacre, qui l’avait pourtant aidé, se retourne contre lui, le tue et renverse Romulus. Odoacre envoie les insignes impériales à Constantinople. Romulus Auguste est considéré comme étant le dernier empereur romain d’Occident.

Auguste dans la série Rome, pour en apprendre plus sur la naissance de l’Empire romain. (Rome, HBO, 2005)
2. Un déclin plutôt qu’une chute
Si ces dates sont contestées, c’est surtout parce l’Empire romain ne ressemblait déjà plus à ce que vous pensez en ce Ve siècle. Elles ne représentent que les derniers instants d’une organisation politique, dont le déclin commence avec la crise du IIIe siècle.
Au cours du IIIe siècle, l’Empire romain connaît des épisodes difficiles :
— une instabilité politique : les empereurs s’enchaînent et ne durent pas. La dynastie des Sévères s’éteint et la question des successeurs occupe la sphère politique (avec des prétendants, des usurpateurs et des assassinats). Peu à peu, l’armée devient importante pour imposer ou reconnaître un empereur, voire le supprimer, au détriment du Sénat. Le dialogue entre l’empereur et le Sénat devient également difficile et une crise institutionnelle s’installe et fragilise le fonctionnement même de l’empire.
— des menaces aux frontières : les Huns « poussent » les peuples barbares vers les frontières de l’Empire (Alains, Vandales, Francs…). L’heure est à la guerre, contre les Germains, les Perses sassanides… Certains peuples s’installent à l’intérieur de l’empire. La frontière, le limes, nécessite d’être bien gardée, alors même que les difficultés s’accumulent. La politique se militarise donc. L’empire connaît plusieurs revers militaires qui l’affaiblit davantage.
— une crise économique : les différentes tensions causent ou aggravent une situation économique difficile. Pour commencer, la valeur de la monnaie s’affaiblit. Cela influe sur le commerce et la fiscalité. De plus, la rémunération des soldats est concernée, dans un contexte où l’Empire a besoin d’une armée forte et fidèle. Or, ce sont justement ces troupes qui coûtent cher.
— une crise démographique : plusieurs épidémies touchent l’empire au IIIe siècle. Au cours du IIIe siècle, il y a une chute de la population, ce qui fragilise donc l’empire. De plus, les élites désertent les cités au profit de la campagne, ce qui affaiblit les villes, notamment en termes de fiscalité.
— d’autres crises s’ajoutent : religieuse (développement du christianisme), sociale (crise des vocations des fonctionnaires) ou encore monétaires.
Pour s’en sortir, plusieurs changements se mettent en place. L’Empire ne s’effondre donc pas, mais il en sort fragilisé.
Un empire divisé en deux.
En 293, Dioclétien entreprend plusieurs réformes pour réagir à ces difficultés. Il remanie les provinces, réforme l’armée et met en place la Tétrarchie (293-305), une organisation qui sépare le fonctionnement de l’empire 2 paires d’empereurs, répartis en Orient et en Occident. Le partage est avant tout administratif.
Ses successeurs remanient également l’organisation sociétale : les premiers comtes apparaissent, l’ordre équestre et les sénateurs sont réduits. Ils développent l’administration provinciale.
En 395, à la mort de Théodose Ier, l’Empire romain est définitivement divisé entre ses deux fils : Honorius reçoit la partie occidentale, et Arcadius l’orientale. Cependant, les points de désaccord se multiplient avec le temps. La politique, la diplomatie et la religion (ce qui donne plus tard la différence entre le catholicisme et l’orthodoxie) creusent progressivement le fossé. Quand Attila attaque l’Orient, l’Occident se garde bien d’intervenir, et inversement. L’Empire romain d’Orient tient jusqu’en 1453, quand Constantinople tombe aux mains des Ottomans.
Rome n’est plus la capitale
En 410, Rome n’est plus la capitale de l’Empire romain. En 286, Milan est préférée, lors du partage de l’Empire. En 402, c’est Ravenne qui est choisie, car moins exposée. Ainsi, si la prise de Rome est impressionnante, ses répercussions politiques ne sont pas aussi graves.

Carte de la partition de l’Empire romain en 395. (source: wikipedia)
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Aggravation de la crise du IIIe siècle
Au IVe siècle, les éléments qui avaient déjà fragilisé l’empire se retrouvent.
C’est l’armée qui fait l’empereur et le défait. Un général victorieux prend le titre d’empereur, ou d’usurpateur, selon le camp. L’armée se barbarise également, avec l’émergence de généraux gothiques (Ricimer, Stilicon). L’exemple d’Odoacre illustre bien l’idée que celui qui dirige l’armée est bien plus puissant que l’empereur. D’ailleurs, celui-ci le sait très bien, et nombreux font assassiner leur général devenu trop puissant.
La crise démographique pèse sur le fonctionnement fiscal et pratique de l’empire. Les campagnes se vident et certaines villes réduisent leur espace. Or, l’économie a besoin de ses campagnes.
L’empire perd progressivement ses territoires, comme la Bretagne, la Germanie, l’Afrique, etc. Or, ces provinces rapportaient gros en termes de commerces ou de production, sans compter ce qui a été dépensé pour tenter de les maintenir dans l’empire. On comprend dans ce contexte l’importance de l’armée, alors même que l’empire manque de moyen pour l’entretenir.
La question des barbares imprègne la politique et divise les sénateurs. Ceux qui ne sont pas intégrés s’opposent à Rome, notamment lors de la bataille d’Andrinople en 378. (Nous reviendrons sur la question des barbares dans un article futur).
Après la mort de Valentinien III en 455, le pouvoir impérial s’affaiblit encore. L’aristocratie italienne s’enlise dans les intrigues de cour, tandis que l’aristocratie gauloise s’exaspère et attend son tour. Pendant ce temps, des rois fédérés prennent de l’importance et se voient l’égal des empereurs (Wisigoths, Ostrogoths, etc.).
Nous comprenons donc bien que la « chute » de Rome ne soit pas uniquement due au pillage de l’ancienne capitale ou de la déposition d’un empereur (un parmi tant d’autres). La fin de l’Empire romain s’étend sur plusieurs siècles et est multifactorielle. L’idée d’une fin soudaine a été popularisée au XIXe siècle, mais la recherche actuelle n’est plus de cet avis.
Sources pour cet article :
Christol M. et Nony, Rome et son empire, Hachette Supérieur, 2007
Lançon B., L’Antiquité tardive, Que sais-je ?, 1997
D’autres articles sur le sujet ?
– Écrire sur la fin de l’empire romain 1 et 2
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