La dispute est un formidable outil scénaristique. Personnellement, j’aime beaucoup l’utiliser dans mes romans, mais c’est aussi un type de scène dont je raffole dans mes lectures ou mes visionnages. L’intensité du moment, l’importance de la scène pour l’évolution des personnages ou des relations entre eux, bref, je trouve les disputes riches. Elles surviennent quand un personnage cesse de jouer le jeu que l’autre veut mener. C’est une confrontation, un ras-le-bol, bref, un stop face à une situation qui ne peut plus durer.
Aujourd’hui, je vous propose de voir les disputes avec votre casquette d’auteur :
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Les disputes servent à la trame.
- Elles créent un conflit :
Une dispute peut être à l’origine même de l’histoire ou servir d’élément déclencheur à une histoire. L’un des personnages, fait un geste violent ou même prend une décision sous le coup de la colère qui aura des conséquences sur la vie des autres, ou même sur l’histoire elle-même. On imagine une mère et son fils, par exemple, qui se disputent. L’adolescent quitte la maison de colère et disparait, ou encore un film policier avec une dispute qui tourne mal. La dispute peut aussi avoir un témoin qui interprète mal la situation. C’est notamment toute l’histoire du film Reviens-moi (issu du roman Expiation). Quand Briony assiste à une dispute entre sa sœur et un domestique, elle l’accuse d’agression et le jeune homme est chassé. Les deux amants sont ainsi séparés et tout le film tourne autour de leurs retrouvailles et de l’éclatement de la vérité.
- Elles résolvent un conflit.
Toute histoire doit avoir (au moins) un conflit à résoudre. C’est simplement un obstacle qui se met en travers du chemin du héros. Une dispute est un moyen de dénouer la situation. Un non-dit, un malentendu, une mise au point à faire, la révélation d’un secret… Une dispute peut permettre d’apporter au récit un élément qui permet au personnage d’aller de l’avant et de terminer son chemin. Cela peut aussi être une mise au point qui permet à un des personnages de comprendre ses sentiments, par exemple, ou que son comportement n’est pas adéquat et qu’il doit rectifier ça pour parvenir à la fin.
Dans Le Vent des secrets : j’avais la scène de dispute de deux personnages avant même de commencer le livre. Cette scène confronte deux personnages qui passent le livre à ne pas se comprendre, à se blesser mutuellement sans le vouloir. Les deux personnages ne parviennent pas à se comprendre et à éviter le conflit. Soudain, l’un des deux cesse ce petit jeu et tout explose. Cette dispute permet à chacun de comprendre l’autre et de leur permettre de travailler ensemble jusqu’à la fin.
- Elles marquent le climax
Le climax est le point culminant du roman. C’est le moment essentiel, l’apogée des tensions, des conflits. En fait, toute la narration converge vers ce point. Et ce point peut être une dispute. La plus évidente est la scène de confrontation entre le héros et l’antagoniste, qui mène le plus souvent au combat final.
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Les disputes servent la dramaturgie
- Elles crèvent l’abcès et soulagent les tensions
La dispute règle un déséquilibre qui a été construit durant tout le récit. Il peut être provoqué par l’attitude évitante d’un personnage, un mensonge, une trahison, etc. La dispute marque le point de rupture de cette logique entre les personnages et doit rétablir l’équilibre ou au contraire faire craquer la relation. Par exemple, le film Marriage story raconte l’histoire d’un couple qui se sépare. Quand les personnages savent déjà que tout est perdu et que tout doit sortir, la dispute éclate enfin, et soulage la tension accumulée depuis le début.

Marriage story, 2019, Noah Baumbach
- Elles créent de la tension autour de la résolution
Après une dispute, la colère s’installe, ainsi qu’une certaine frustration. Le lecteur attend la résolution avec impatience et appréhension. Dans la série Un jour (adapté du roman du même nom), les deux meilleurs amis Dexter et Emma se disputent violemment et restent trois ans sans se parler, alors même qu’il est évident qu’ils se manquent et qu’ils ont besoin l’un de l’autre.
- Quand la dispute ne survient pas
Parfois, il y a nécessité d’une dispute, d’une confrontation, mais elle ne vient pas. Et c’est là tout le drame. La tension monte, on attend que l’un de personnage confronte l’autre, mais rien ne se passe. Cela crée de l’attente, de la frustration et possiblement un sentiment d’injustice pour le lecteur.
Dans Jean de Florette : Ugolin et le Papet se moquent de Jean, car ils veulent ses terres. Ils se font passer pour son ami pour, en réalité, le pousser à la ruine. Jean ne verra jamais la réalité des deux compères, qui finissent par obtenir gain de cause. Jean meurt sans jamais les avoir confrontés. De même, dans Guerre et Paix, Natacha en vient à rompre avec André sans qu’aucun des deux ne se soit vraiment expliqué. C’est d’autant plus frustrant qu’ils s’aiment, mais une discussion aurait permis d’apaiser la situation et peut-être d’éviter la mort d’André.
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Les disputes révèlent le personnage.
Les scènes de dispute en disent beaucoup sur vos personnages. Parce qu’elle les place dans une situation de vulnérabilité et de danger, émotionnel ou physique.
- Jouer sur les points de vue des personnages permet d’aborder des questions en toute neutralité.
J’aime beaucoup écrire des personnages qui ne partagent pas du tout le même point de vue sur les événements, sur la politique, sur l’art, etc. Mon rôle d’autrice, et plus particulièrement d’historienne, est de ne pas prendre parti ou de ne pas dévoiler mes propres opinions. Confronter les points de vue de personnages est une solution idéale pour soutenir des idées qui ne sont pas forcément les miennes.
Dans Le Vent des secrets, Emilien ne voit pas l’intérêt du suffrage universel, car le peuple ne peut pas prendre des décisions en toute connaissance de cause et cela ouvrirait la porte au populisme. À travers ses discussions avec la famille de Constance, cela permet de comprendre le débat de l’époque et que tout n’est pas aussi manichéen.
- Quel est son point de rupture de patience, son point faible.
Tout d’abord, elle permet de comprendre quel est le point de rupture du personnage. Quel est son point faible autant dans son attitude, que dans sa psychologie. Lorsque l’on analyse des scènes de dispute dans les films, ou dans la vie, il est important de distinguer quand l’une des personnes « pète un câble ». Le quand (au bout de combien de temps) et le quoi sont importants. Ils permettent de comprendre sur quelle blessure profonde il ne faut pas appuyer, celle qui sort le personnage du contrôle de soi.
- Révélateur de la personnalité
Outre son plus profond point faible, votre personnage révèle sa facette sombre. Comment réagit-il lorsqu’il est en colère ou profondément blessé ? Fait-il preuve de violence : verbale et/ou physique ? Si oui comment : sur les objets, sur les personnes, sur des êtres innocents ? Ou bien au contraire, est-il glacial ? Est-ce qu’il veut faire mal à son tour ? Appuie-t-il là où ça fait mal sur son adversaire ou bien reste-t-il loyal ?

La façon dont un personnage gère la dispute et la colère en dit long sur sa personnalité (Jamais plus, 2024 J. Baldoni)
- L’après.
Si le déroulé de la dispute est important, l’après l’est tout autant. Outre ajouter du conflit et de la tension, ce qui se passe après révèle aussi beaucoup sur votre personnage, autour de la question du pardon. Demande-t-il pardon ? Reconnait-il ses erreurs ? Ou au contraire, est-il vindicatif ?
- Arc dramatique du personnage
Une dispute peut aussi marquer la fin de l’arc narratif de votre personnage. Au début du roman, votre personnage manque de quelque chose ou bien a-t-il un handicap. Dans un récit épique, cela peut-être un objet ou une capacité. Mais dans le domaine de la psychologie du personnage, il s’agit d’un trait de caractère. C’est quand il a enfin le courage de confronter son adversaire que l’arc est achevé.
Dans rien que toi et moi (et nos filles), la sœur de Sophie est égocentrique et minimise les difficultés du quotidien de Sophie. Quand elle recadre enfin sa sœur, Sophie gagne en confiance en elle et met en lumière, presque plus pour elle-même, ses propres victoires.
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Les disputes apportent de l’émotion
C’est presque la raison la plus évidente d’une scène de dispute. La colère est une émotion intense, et la frustration est souvent recherchée par les lecteurs. Deux émotions qui accompagnent une bonne dispute.
- Une scène d’une forte émotion
Comme je l’ai dit plus haut, une scène de dispute place votre personnage en situation de danger, émotionnel et/ou physique. Cela peut forcer l’empathie du lecteur pour votre personnage, mais également attiser son rejet de son adversaire. Attention donc de bien savoir quelle émotion vous voulez suscitée pour tel ou tel personnage. Cela n’est pas forcément négatif : cela peut casser l’image d’un personnage trop lisse ou trop sage, ou au contraire, si un personnage reconnait ses erreurs après ou s’explique, peut atteindre la rédemption (du personnage et du lecteur). Une scène de dispute entre deux personnages qui s’aiment brise le cœur (en tout cas, moi je suis très très bon public). J’adore les scènes de déchirement de deux amants parce que c’est intense et tellement frustrant.
- Casser les attentes du lecteur
Dans une célèbre scène d’Orgueils et Préjugés, Darcy va voir Elisabeth dans le but de la demander en mariage. Malheureusement la rancœur de la jeune fille et les maladresses de Darcy provoquent finalement une dispute. Lizzie refuse et va même jusqu’à lui dire qu’il est le dernier homme avec qui elle voudrait se marier. Ce conflit sépare les deux tourtereaux et ils passent un long moment sans se parler. Les attentes du lecteur sont complètement anéanties et pires, la scène ne fait qu’augmenter la tension (et c’est ce qui est délicieux).

Non mais cette scène !!!! (Orgueil et Préjugé, 2005, Joe Wright)
- Soulager une tension.
Vous voyez cette scène dans laquelle deux personnes se disputent pour finir par s’embrasser ? Et bien c’est exactement ça. En romance, la tension entre les personnages (et chez le lecteur) ne fait que monter pour finalement exploser dans une scène de dispute-rabibochage. Il n’y a pas que la romance qui peut utiliser ce procédé, mais n’importe quel récit qui met en tension deux personnages : des amis, des collaborateurs, des ennemis, etc. Cette tension peut être le cœur du récit, ou simplement un petit élément au sein de l’intrigue. Par exemple, après une scène de bataille qui s’est terminée in extremis, il est parfois plus facile de faire exploser la tension pour la baisser d’un coup, par exemple en engueulant le personnage qui a mis en danger le groupe. C’est finalement la version narrative du bouc émissaire.
J’espère que cet article vous aura été utile. Le mois prochain, nous verrons comment écrire ces scènes de disputes.

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