À l’occasion de la Saint-Valentin, j’avais envie de me plonger dans cette thématique. En tant qu’autrice de romans historiques, j’ai souvent eu recours à des mariages arrangés, de convenance ou encore d’intérêt. J’ai tendance à laisser les mariages d’amour pour mes romances contemporaines. Pourtant, je trouve quelque chose de beau dans l’histoire d’un couple qui apprend au fil du temps à se trouver et à s’aimer.
Coup de projecteur donc sur ce thème :
Le mariage arrangé, c’est quoi ?
C’est finalement le type de mariage le plus répandu dans l’histoire et dans le monde. Il est encore en cours dans de nombreuses cultures (Inde, Chine, plusieurs pays d’Afrique, etc.). En Occident, cette pratique était très répandue de l’Antiquité à la fin du XIXe. Dans le cas d’un mariage arrangé, les mariés ne se sont pas choisis. C’est souvent l’entourage qui l’a fait après évaluation de critères sociaux, économiques ou encore religieux.
Le mariage a longtemps été un formidable outil diplomatique. C’est une alliance entre deux familles d’abord, mais aussi entre deux camps, deux territoires, voire deux pays. Le choix du conjoint est fondamental, car l’héritier sera à la tête des deux domaines. C’est aussi la garantie plus ou moins stable de paix entre deux pays. Plus les jeunes mariés sont hauts dans la hiérarchie sociale et politique, plus les enjeux sont importants.Dans les strates les plus basses, le mariage arrangé sert aussi à réunir les fonds, à s’élever socialement, à s’attacher un soutien (politique, religieux, économique) ou encore à transmettre un établissement ou une charge (dans le cas d’un artisan qui n’a eu que des filles, par exemple).
Il existe quelques variantes :
— le mariage forcé : lorsque l’un des deux fiancés refuse, mais est obligé.
— le mariage de convenance : moins calculé, le mariage de convenance vise à apaiser les tensions sociales entre deux époux, dans des milieux où le poids des conventions est encore lourd (une liaison hors mariage, la naissance d’un enfant hors mariage…).
Littérature : dans Orgueils et Préjugés de Jane Austen, les couples d’Elisabeth-Darcy et Jane-Bingley souscrivent tous les deux à un mariage d’amour. Tandis que Charlotte épouse M. Collins par intérêt (elle est vieille fille et c’est sa seule occasion de se marier) et Lydia se marie à Wickham par convenance suite à leur fuite.

La série (télévisuelle et littéraire) The White Princess raconte comment l’union d’Elisabeth d’York et Henri Tudor marque la fin de la Guerre des Deux roses.
Des mariages sans amour ?
C’est quoi l’amour d’abord ?
La réponse est complexe, car l’amour est un processus complexe. Du coup de foudre à l’amour qui vient au fur et à mesure en passant par la passion, la définition est large, et souvent personnelle. Il dépend des personnes, des histoires, des actes, des événements. L’amour peut disparaitre au sein d’un couple marié par amour, ou bien naitre au sein d’un mariage arrangé. Il peut tout aussi bien ne jamais arriver, ou alors les jeunes mariés se sont mépris au début entre amour et désir. Bref, c’est compliqué.
Avec l’importance des mariages arrangés ou de convenance dans l’histoire, on a tendance à penser que beaucoup de mariages n’étaient pas liés à l’amour. Personnellement, je pense que c’est un cliché de croire qu’il n’y avait pas de mariages d’amour auparavant. Déjà, parce qu’il y a un pan énorme de la population pour qui le mariage ne représentait pas autant d’enjeux. Pour une partie du peuple (paysans, commerçants, ouvriers…), les différences entre les membres d’une communauté n’étaient pas suffisamment importantes pour susciter des enjeux importants. Autrement dit, à paysans égaux, pourquoi ne pas marier son fils à la fille qu’il aime ?
Une relation préexistante
Dans les villes et les campagnes, les mariages se font dans le voisinage. Les fiancés se sont donc vus et fréquentés, ce qui laisse la place à la naissance de sentiments. Or, les sources historiques s’intéressent naturellement aux strates plus hautes de la société. Il ne faut pas généraliser ce qui se fait « en haut » vers « le bas ». Il y a donc le risque d’un regard biaisé. De plus, l’abondance littéraire de mariage d’amour à une époque où c’est censé ne pas être la norme me laisse à penser que l’amour était une bien plus grande préoccupation que l’on a cru. De plus, il existe parfois des textes intimes ou juridiques (testaments, contrats de mariage) qui mentionnent les sentiments à l’origine du mariage, et même d’un mariage contre l’avis de la famille.
De plus, les mariages de convenance régulent une situation sociale inacceptable, mais n’enlèvent pas la dimension de l’amour. Si un couple se marie parce qu’elle est enceinte, c’est bien qu’il y a eu un sentiment amoureux en amont (sauf cas particulier). En revanche, les couples avaient moins de temps et de possibilité pour se connaitre et évaluer convenablement leur compatibilité. Les jeunes mariés « se plaisent », mais sont-ils amoureux comme on l’entend aujourd’hui ? Difficile à dire. Aujourd’hui, nous passons par une phase de test plus longue et approfondie.
Pudeur ou méfiance des sentiments
Il faut également mentionner la place difficile laissée aux sentiments dans l’histoire. Contrairement à aujourd’hui, ils ont peu de place dans un mariage. Pour une femme, le mariage est destiné à lui donner un statut et à la protéger juridiquement : elle dépend d’un homme en cas de décès de son père, et obtient donc un statut. Le choix doit donc être pragmatique pour lui assurer un avenir et une stabilité. C’est pourquoi les mariages arrangés se penchent sur la question des revenus du jeune homme, de sa place dans la société, de sa réputation et de sa carrière.
Il existe également une méfiance et une pudeur dans l’expression des sentiments. L’amour, et plus encore la passion, n’a pas forcément bonne presse dans un idéal chrétien. La passion est d’ailleurs souvent la source de conflits et de tragédies dans la dramaturgie. Difficile donc d’évaluer l’attachement des fiancés entre eux, puis des époux. Les sentiments se révèlent davantage dans la mort à travers des mentions dans les testaments ou encore des dispositions funéraires (tombes avec des couples enlacés).

Le roman de Vikram Seth raconte la recherche de Lata du mari idéal parmi trois prétendants dans une Inde récemment indépendante et déchirée par les conflits religieux.
Un entre-deux
Il n’est pas rare, dans le cadre des mariages arrangés, qu’il y ait une évaluation de la compatibilité des fiancés par les proches, l’entremetteuse ou encore les concernés eux-mêmes. Des entrevues ont parfois lieu, bien que formelles et souvent artificielles. Il n’est pas rare de demander l’avis des jeunes filles, même si leur manque d’expérience, la pression sociale et les critères flous.
En fait, on peut concevoir un entre-deux. L’analyse d’une relation amoureuse d’un regard pragmatique avant un mariage : « je l’aime, certes, mais est-ce une bonne idée de l’épouser ? ». Ou encore de la recherche d’un lien ou d’une compatibilité dans une union arrangée : « c’est un bon parti, mais est-ce que nous pourrions vivre ensemble ? ».
Et puis, disons-le franchement, la place de l’amour dans une union dépend surtout de l’importance donnée par le et/ou la fiancée. Dans une société qui place les sentiments personnels en dessous de l’intérêt collectif (familiale, clanique, étatique, etc.), nous pouvons concevoir une sorte de résignation ou d’acceptation par normalisation du mariage arrangé.
Ça passe ou ça casse.
Les livres d’histoire sont remplis d’exemples de mariages arrangés aux fins autant heureuses que malheureuses. La littérature et le cinéma sont tout autant prolifiques sur la question.
Dans Outlander, de Diana Gabaldon, le mariage de Claire et Jamie est à l’origine un mariage arrangé. Ils se marient pour protéger Claire et l’inclure dans le clan. Pourtant, cela reste une des plus grandes histoires d’amour de la littérature. À l’inverse, Madame Bovary de Flaubert s’avère le contre-exemple le plus tragique par excellence.
Écrire un mariage arrangé
J’écris des romans historiques et mes héroïnes jusque-là, ont contracté des mariages arrangés ou d’intérêt. Trois fois, j’ai été amenée à relever deux défis liés à ce choix :
— Faire aimer l’époux, lui aussi personnage principal, du lectorat.
— Décrire la nuit de noces sans qu’elle soit forcée (je renvoie ici à ma position quant à la culture du viol).
Il m’a donc fallu montrer que mes héroïnes acceptaient le mariage par résignation, par protection ou encore par convenance. Ces mariages, difficiles au début, mènent au final à une histoire d’amour. J’ai également soigné la demande de consentement lors de la nuit de noces, quitte à la différer si besoin (contrairement à ce que l’on croit, il arrivait que les couples mettent plusieurs mois avant de consommer).
Les mariages arrangés dans les romans me fascinent, car ils soulèvent plusieurs thématiques intéressantes : la résilience, l’évolution de la relation (positive ou non), les tentatives de se trouver, la recherche de compromis, la question de la fidélité, la loyauté envers un conjoint qui n’a pas été choisi, l’idéalisation du mariage, etc.
Dans mon approche en tant qu’autrice, il est important pour moi que cela se finisse bien, car je n’écris pas des romans noirs. Je vous rassure également, je suis heureuse en ménage avec un mari que j’ai choisi. Je pense que mon approche des mariages arrangés joue avec le « slow burn » que j’adore.

Mon roman, Le Vent des secrets, explore cette thématique avec les personnages de Constance et d’Emilien.
Et vous ? Aimez-vous cette thématique ?
Sources :
Daumard Adeline, « Affaire, amour, affection : le mariage dans la société bourgeoise au XIXe siècle », In: Romantisme, 1990, n° 68, Amours et société, pp. 33-47
Ariès Philippe, « L’amour dans le mariage », In: Communications, 35, 1982. Sexualités occidentales. Contribution à l’histoire et à la sociologie de la sexualité, pp. 116-122 ;

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